Pau - Littérature : colloque "Perception, Perspective, Perspicacité", les 8 et 9 mars 2013
Le colloque Perception, Perspective, Perspicacité est une manifestation scientifique
présentée par l’axe de recherche « Langages, écritures et représentations dans les cultures anglo-saxonnes et germaniques » du Centre de recherches poétiques et histoire littéraire (CRPHL). Les interrogations principales des chercheurs de cet axe s’inscrivent dans le cadre des problématiques émanant du contexte épistémologique caractérisant la modernité et la post-modernité. Cette orientation générale renvoie à une multiplicité d’approches méthodologiques (phénoménologie, structuralisme, déconstruction, etc.), souvent pluridisciplinaires, qui impliquent naturellement une ouverture à d’autres perspectives, notamment des perspectives axées sur les questions de la perception et de la réception.
L’ouverture vers d’autres langues et d’autres disciplines s’est imposée lors de la rédaction de l’appel à projets. En effet, le comité scientifique propose d’explorer les notions de perception, perspective et perspicacité dans plusieurs domaines de recherche (linguistique, littérature, histoire des idées, philosophie, psychologie, esthétique). Leur préfixe commun « per-» traduit l’idée de percer, de pénétrer, d’aller au-delà, et ce par le truchement d’une perspective. Cette traversée des apparences et ce déchirement du voile nous renvoient à la possibilité de percevoir avec perspicacité, notion qui est si bien exprimée par le terme insight en anglais : « Si je voulais traduire exactement l’expérience perceptive, je devrais dire qu’on perçoit en moi et non pas que je perçois » (Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception). La perception n’est autre que la projection du sujet sur le monde, mais ce percevant n’a d’autre choix que celui d’être perçu. On peut aussi s’interroger sur le caractère incontournable de la perspective : en effet, la perception est-elle possible sans perspective et peut-on imaginer une approche totalement empirique réduisant le perçu à une donnée brute ? La perspective est-elle un écran ou un gage de perspicacité ? La perspective favorise ou obstrue la perception, qui met à contribution l’intellect aussi bien que les sens, tous les sens pouvant faire ici l’objet d’une étude dans les domaines mentionnés ci-dessus, y compris en musicologie.
D’un point de vue plus linguistique, peut se poser la question de l’emploi, du fonctionnement syntaxique et sémantique, de la polysémie des termes indiquant une perception ou une perspective sur le monde réel. On pense en particulier aux verbes de perception (look, hear, etc.) et aux verbes de jugement sur les apparences (seem, look, appear, etc.) qui régissent différents types de compléments : les constructions linguistiques seraient-elles l’image en discours de la perception effective ou d’une perspective adoptée sur le monde ? On pensera alors à la polysémie des verbes de perception, qui peuvent exprimer tout aussi bien une perception physique qu’une inférence fondée sur la perception, qui ne serait autre que l’expression de la perspicacité du percevant. On s’interrogera aussi sur la profusion de termes (verbaux et nominaux) exprimant perception et perspective, et sur la raison d’être de cette profusion. Cela conduit plus largement à se pencher sur la relation entre perception et langage, cognition et langage, qui sont intrinsèquement liés, ainsi que sur les rapports entre perception et catégorisation en langue et en discours, et sur l’iconicité du langage par exemple. Il sera aussi possible de prêter attention à la notion de « perspective » exprimée par des marqueurs grammaticaux, tels que les modaux ou les aspects, qui sont la trace linguistique de la manière dont le locuteur/l’énonciateur perçoit l’événement ou le processus.
Plus généralement, la perception étant dépendante de cette forme de médiation qu’est la perspective, on pourra s’inspirer des approches narratologiques et étudier, en particulier dans les œuvres littéraires, non seulement la focalisation et la mise en scène des procédés scopiques, l’effet des récits spéculaires et des mises en abyme, mais aussi la représentation de la vie intérieure, qui est elle-même parfois introspective ou rétrospective. Autant de manières de voir en soi, de voir en l’autre, d’effeuiller les apparences ou de déjouer le trompe-l’œil afin d’essayer de livrer parfois une vision totale, un panorama qui structurerait l’œuvre : « rama est un élément discursif servant à dire l’élargissement du champ visuel des artistes et, à terme, de l’univers construit par leurs œuvres » (Philippe Ortel, La littérature à l’ère de la photographie). Si notre relation au réel est « médiée » par la perspective, une perspective de degré zéro existe-t-elle ? On pourra s’intéresser aux œuvres dont la perspective apparaît, par exemple, genrée ou orientée par un point de vue politique ou idéologique (on peut citer le cas de la perspective écologique dans l’eco writing), point de vue parfois tellement univoque ou figé qu’il nuit à la perspicacité.
En effet, l’étude de la perspective, que l’on peut aussi appliquer au cinéma ou au théâtre, où elle oscille entre centre et obliquité, décentrement et recentrement, est étroitement liée à l’esthétique de la réception et à une réflexion sur les conditions possibles de la perception, entre aveuglement et éblouissement, entre vision minimaliste et vision maximaliste, entre le « on n’y voit rien » de Daniel Arasse et le « on y voit trop ». Le récepteur, qu’il soit spectateur-lecteur ou spectateur-viseur, peut être alors confronté à la fausse transparence des représentations : le regard peut ainsi se heurter à la matérialité de corps photographiés dans leur nudité ; l’hyper-matérialité et l’opacité des personnages et des paysages font obstacle à l’œil perçant ; l’autre est décrit comme un masque invisible. Que l’on soit auteur ou récepteur, comment peut-on être sûr de la perspicacité de son propre regard, à l’ère du soupçon et de la faillite du regard surplombant, où géocentrisme et anthropocentrisme sont devenus obsolètes ? Le récepteur se perd dans les égarements des narrateurs, des poètes ou des peintres ; les échecs de la perception sont eux-mêmes mis en abyme par le manque de perspicacité de certains personnages, ce qui soulève des problèmes à la fois éthiques et esthétiques. La perception du récepteur est tout aussi conditionnée par une perspective qui s’est forgée à partir de ses expériences précédentes et de ses connaissances des œuvres, de l’intertexte, qui produit un horizon d’attente : « À ce premier stade de l’expérience esthétique, le processus psychique d’accueil d’un texte ne se réduit nullement à la succession contingente de simples impressions subjectives ; c’est une perception guidée, qui se déroule conformément à un schéma indicatif bien déterminé, un processus correspondant à des intentions et déclenché par des signaux que l’on peut découvrir, et même décrire en termes de linguistique textuelle » (H. R. Jauss, Pour une esthétique de la réception). Finalement, le rêve serait sans doute d’échapper à la tyrannie de la perspective, mais cela est-il possible ? En outre, pour percevoir, il faut du perceptible, et aller du perceptible au représentable : « Pour qu’il y ait de l’insight, il faut d’abord qu’il y ait du représentable » (André Green, La folie privée). Or l’imperceptible n’est-il pas parfois une évidence ?
En raison de sa pluridisciplinarité, voire de sa transversalité, le colloque réunit des chercheurs d’horizons divers. L’atelier du vendredi matin montrera l’évolution de nos modes de perception depuis le Moyen-Âge jusqu’à nos jours, et dans des champs aussi variés que la philosophie américaine de Stanley Fish, l’univers sonore de la littérature en moyen anglais ou la musique de Debussy, en passant par les technologies de communication et la perception vidéographique. L’atelier linguistique du vendredi après-midi réfléchira sur la façon dont le langage peut être le vecteur de nos expériences perceptives, mais aussi sur la langue et le langage et la perception que l’on peut en avoir à travers ‘la linguistique populaire’, entre autres. Un atelier parallèle sera tourné vers les jeux de perspectives et la remise en question de la perspicacité dans des œuvres de langue anglaise et espagnole, et notamment dans les arts et lettres, nord-américains. Le samedi matin, un atelier qui réunira des chercheurs en études anglophones et en littérature comparée s’efforcera de montrer qu’il est possible d’échapper aux pièges de la perception et de retrouver une certaine forme de perspicacité. L’atelier du samedi après-midi sera exclusivement consacré aux jeux de perspective et aux mises en scène de la perception dans la littérature française du XXe siècle. Une table ronde suivie d’un cocktail de clôture permettra aux chercheurs et au public de mettre en commun et de comparer leurs perceptions du colloque. Lieu d’échanges entre spécialistes de diverses disciplines, ce colloque n’en est pas moins conçu comme un partage entre percevants et récepteurs. Ainsi, une classe de lycéens de Lescar, accompagnés de leur professeur de philosophie, assistera aux communications de la journée du vendredi, donnant ainsi l’occasion d’un dialogue entre enseignement secondaire et enseignement supérieur.






