Pau - Environnement : quel futur pour le développement durable ?
L’Agence nationale de la recherche (ANR) a confié à Xavier Arnauld de Sarte, jeune chercheur palois au laboratoire Société, environnement, territoire (SET - UMR 5603) de l'UPPA le soin de réfléchir sur le futur du développement durable.
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| Xavier Arnauld de Sarte avec un villageois d'Amazonie orientale |
Vous avez obtenu un financement "Jeunes chercheurs – Jeunes chercheuses" de l’ANR. Pouvez-vous nous expliquer de quoi il s’agit ?
L’ANR finance des projets de recherche selon deux grandes modalités : d’un côté, les appels d’offre thématiques, pour répondre à des problématiques jugées prioritaires (le cancer, l’agriculture durable, les nouveaux matériaux, etc.). D’un autre côté, elle finance des opérations dites non thématiques, c’est-à-dire qu’elle se refuse à déterminer ce qui est important et doit être étudié, mais regarde les propositions qui émanent de la communauté scientifique. Parmi ces propositions, une ligne spécifique est créée pour les jeunes chercheur(se)s, dans le but de faire émerger (ou plutôt soutenir, tant il est vrai qu’il faut déjà être solide pour pouvoir candidater) des équipes qui portent des questions qui seront évaluées comme cruciales et pertinentes. En l’occurrence, c’est ce qui s’est passé pour notre projet de recherche. Nous avons montré à l’ANR qu’une application cruciale du développement durable était en train d’être débattue dans les instances internationales, et qu’il fallait que l’on soit en mesure de participer à ce débat. L’Agence nous a suivi dans notre argumentaire, et a estimé que nous avions les capacités de répondre aux questions posées par cette notion.
Pouvez-vous nous en dire plus sur cette évolution du développement durable ?
Ces dernières années, on a observé un glissement du développement durable vers une vision assez économiciste de cette notion. Cette dimension était déjà en germe dès la conférence de Rio, il y a près de vingt ans. Les difficultés pour mettre en place le développement durable d’une part, et d’autre part le constat, parfois désabusé, que le principal levier pour transformer nos sociétés est avant tout économique, a conduit à ce glissement.
De quoi s’agit-il ? De considérer que la nature n’ayant pas un "prix", les différents acteurs qui la gèrent n’ont pas intérêt à la préserver, bien au contraire. Ainsi par exemple, détruire un hectare de forêt primaire ne coûte que le prix de l’abatage, alors que les dommages causés par la multiplication de ces petites actions sont considérables : déstockage de carbone, érosion de la biodiversité, etc. Inversement, celui qui maintient cette forêt en l’état, et qui donc maintient les "services" que rend cette forêt, ne reçoit aucun bénéfice pour cela.
L’idée donc, c’est de rémunérer ceux qui protègent, et de faire payer ceux qui détruisent ?
Oui, c'est un peu ça. Mais cela ne va pas sans problème. Ça pose des questions d’éthique : mettre la nature sur le marché, ce n’est pas neutre. C’est quasiment un des seuls "biens" qui n’était pas sur le marché. Ça pose également un autre problème en amont : peut-on considérer que les écosystèmes rendent des services, et que c’est la raison pour laquelle il faut les préserver ? Les écosystèmes vivent, et nous en tirons des bénéfices. En voyant les choses dans l’autre sens, en mettant au centre les services, ne remet-on pas en place l’anthropocentrisme qui sans doute à l’origine de la crise actuelle de l’environnement ? Et puis, bien évidemment, il y a énormément de problèmes pour la mesure de ces services, l’opérationnalisation de cette notion : comment définir les "services" ? Comment les rémunérer ? Nombre de chercheurs travaillent là-dessus.
Justement alors, quelle est votre spécificité ? Pourquoi vous avoir confié le soin de travailler sur cette notion ?
D’abord parce que nous avons des acquis. Notre équipe a été parmi les premières à mesurer, dans le cadre d’une participation à un autre projet ANR, ces fameux services écosystémiques. Et justement, nous nous sommes rendus compte des problèmes posés par cette question in situ, si je peux dire. Dès lors, nous avons considéré que la définition des services environnementaux dans le but d’assurer leur rémunération devait être mise en regard, d’une part, de la manière dont cette notion a été construite, et, d’autre part, du sens qu’elle prend pour les populations locales, en particulier en ce qui concerne leurs rapports au milieu. Dès lors, notre équipe associe des chercheurs qui vont travailler sur l’histoire de la pensée environnementale (une spécificité du laboratoire), et sur les pratiques des populations dans leurs liens avec le milieu.
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| Vue aérienne de la route Transamazonienne |
Vous prévoyez donc du travail de terrain ?
Oui. Nous avons choisi de travailler dans des contextes où cette notion posait des problèmes particulièrement aigus, à savoir les forêts tropicales, et plus spécifiquement les fronts de déforestation dans ces forêts. Comme la notion prétend être universelle, nous l’avons prise au mot et nous allons travailler sur trois continents différents : en Amazonie et plus particulièrement au Brésil, où nous avons déjà travaillé ; dans le bassin du Congo, au Gabon ; et sur le delta du Mekong, au Viet-Nam. Ces "terrains", comme vous le dites, sont pour nous de véritables laboratoires où nous allons tester le sens que prend cette notion de services environnementaux pour les populations…
Une démarche réflexive donc ?
Oui, il faut saluer l’ouverture de l’ANR. Car notre projet de recherche procède réellement d’une volonté de prendre du recul par rapport à une notion que l’on instrumentalise sans doute un peu trop vite – ce que nous même nous avons cherché à faire. Qu’est-ce que, concrètement, cela implique de mettre la nature sur le marché ? Que sommes-nous en train de faire ? Science sans conscience…
Contact : xavier.arnauld@univ-pau.fr








